Patrick Deville à la librairie vendredi 8 octobre à 20h. A l’occasion de la parution aux éditions du Seuil de FENUA - 15/10/2021

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"Dans ses essais sur l'art de la fiction, Stevenson notait que "le don de la lecture, ainsi que je l'ai appelé, n'est pas trés courant ni généralement trés bien compris. Il s'agit bien avant tout d'un grand talent intellectuel - d'une grâce, devrais-je dire - par lequel un homme arrive à comprendre qu'il n'a pas toujours raison, et que les autres, dont il différe, n'ont pas nécessairement tort". Les livres n'existent qu'à moitié lorsqu'ils sont fermés, seule la lecture les éveille et les fait vivre, l'oeil qui suit les lignes écrit le livre au fur et à mesure : c'est le grand oeuvre de tout une vie d'apprendre à lire la littérature et ainsi de la sauver." Patrick Deville in Fenua citant Stevenson.

La Polynésie se décline en un poudroiement d’îles, atolls et archipels, sur des milliers de kilomètres, mais en fin de compte un ensemble de terres émergées assez réduit : toutes réunies, elles ne feraient pas même la surface de la Corse. Et ce territoire, c’est le Fenua.

 

« Nous partageons ce gout des coïncidences géographiques qui tissent les livres et les vies. »

 

 

« C’est une photographie du 15 août 1860. Il note ça dans un carnet, Gustave. Le procédé est nouveau, qui permet plusieurs tirages d’une même prise, sur « papier ciré sec ».

Cette image est la première de Tahiti à n’être ni du dessin ni de l’aquarelle ni de la peinture de chevalet. Sa composition cependant est celle d’un tableau. Le cadre est borné à gauche par le fût rectiligne et fin d’un cocotier dont les palmes noires obscurcissent le coin supérieur, à droite et en bas par l’extrémité du toit en tôle de sa case. Dans un jeu de bruns et de gris, c’est une maisonnette que prolonge une terrasse. La couverture est à double pente, au-dessus de quoi jaillissent, par-derrière, les feuilles d’un bananier ainsi que le fouillis d’un arbre considérable qui semble être un bourao. L’habitation de Gustave est une « petite case en bon état avec varangue devant et petit jardin derrière, à cent pas de l’hôpital, à toucher le restaurant », sans doute l’hôtel Georges, où il prend ses repas.  Gustave Viaud est médecin, on disait alors chirurgien de marine, tout juste diplômé de l’École de Santé navale. Tahiti est sa première affectation. L’île est sous l’autorité d’un commissaire impérial français. La reine Pomaré IV occupe des fonctions honorifiques et appointées. Lorsqu’il n’est pas en tournée sanitaire dans les archipels, on confie au jeune médecin des consultations à l’hôpital de Papeete. »

 

 Pendant les quatre années de son séjour polynésien, le premier photographe de Tahiti avait réalisé vingt-quatre calotypes, qui furent exposés un siècle après au musée de l’Homme à Paris : des paysages côtiers, le palais de la reine, l’arsenal, un seul portrait, celui de Teriimaevarua, fille de la reine Pomaré et princesse de Bora Bora. Embarqué à vingt-deux ans sur la Victorine pour un voyage de plus de sept mois aux multiples escales, il avait à bord suivi dans les livres les traces de ses devanciers, celles de Louis-Antoine de Bougainville le premier d’entre eux, dont il empruntait le même parcours quatre-vingt-dix ans après lui. Dans son Voyage autour du monde, Gustave avait vu la Boudeuse descendre depuis Nantes l’estuaire de la Loire, faire escale à Mindin, puis se lancer à l’océan après un détour par Brest.

 

 

Grand voyageur et esprit cosmopolite, Patrick Deville dirige la Maison des écrivains étrangers et traducteurs (MEET) de Saint-Nazaire et la revue du même nom. Né en 1957, il est l’auteur d’une douzaine de romans dont notamment Peste & Choléra (Seuil 2014), Amazonia (Seuil 2019).