vendredi 9 septembre - Rencontre avec Peter Szendy - 09/09/2022

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Comment rendre compte notamment de cet impératif de lecture ("lis!") qui nous intéressera au plus haut point en tant qu'il accompagne (voire précède) de son intraitable autorité l'avancée même, le frayage du lire? Impossible d'en mesurer la portée, d'en entendre les effets sans concidérer qu'il résonne et se diffracte dans un petit théâtre vocal, sur la microscène du pouvoir qui se joue en nous lorsque nous lisons. Pouvoirs de la lecture, p14

Lorsque je lis, une voix en moi m’intime de lire (« lis ! »), tandis qu’une autre s’exécute, prêtant sa voix à celle du texte, comme le faisaient les antiques esclaves lecteurs que l’on rencontre notamment chez Platon. Lire, c’est habiter cette scène qui, même lorsqu’elle est intériorisée dans une lecture apparemment silencieuse, reste plurielle : elle est le lieu de rapports de pouvoir, de domination, d’obéissance, bref, de toute une micropolitique de la distribution des voix.
L’écoute attentive de la polyphonie vocale inhérente à la lecture conduit vers ses zones sombres : là où, par exemple chez Sade ou dans des jurisprudences récentes, elle peut devenir un exercice violent, punitif. Mais en prêtant ainsi l’oreille aux rapports conflictuels des voix lisant en nous, on est aussi conduit à revisiter l’idée, si galvaudée depuis les Lumières, selon laquelle lire libère. Les zones sombres de la lecture sont ses zones grises : là où lectrices et lecteurs, en faisant l’épreuve des pouvoirs qui s’affrontent dans leur for intérieur, s’inventent, deviennent autres. Aujourd’hui plus que jamais, à l’ère de l’hypertexte, lire, c’est faire l’expérience des puissances et des vitesses qui nous traversent et trament notre devenir.
Cette archéologie du lire dialogue avec nombre de théories de la lecture, de Hobbes à de Certeau en passant par Benjamin, Heidegger, Lacan ou Blanchot. Mais elle s’attache aussi à ausculter, d’aussi près que possible, de fascinantes scènes de lecture orchestrées par Valéry, Calvino ou Krasznahorkai.

Peter Szendy (1966). Philosophe et musicologue, Peter Szendy est professeur de littérature comparée à l’université de Brown et conseiller pour les éditions de la Philharmonie de Paris.

* Écoute. Une histoire de nos oreilles (Minuit, 2001).
* Membres fantômes. Des corps musiciens (Minuit, 2002).
* Wonderland. La musique, recto verso, avec Georges Aperghis (Bayard, 2004).
* Les Prophéties du texte - Léviathan. Lire selon Melville (Minuit, 2004).
* Béla Bartok, Ecrits. Présentation et traduction (Contrechamps, 2006).
* Sur écoute. Esthétique de l'espionnage (Minuit, 2007).
* Tubes. La Philosophie dans le juke-box (Minuit, 2008).
* Kant chez les extraterrestres. Philosofictions cosmopolitiques (Minuit, 2011).
* L'Apocalypse cinéma. 2012 et autres fins du monde (Capricci, 2012).
* A coups de points. La Ponctuation comme expérience (Minuit, 2013).
* Le Supermarché du visible. Essai d'Iconomie (Minuit, 2017).
* Pour une écologie des images (Minuit, 2021).
* Béla Bartok, avec Anri Sala (Editions de la Philharmonie, collection "Supersoniques", 2022).